On les a déjà entendus quelque part. C'est dans l'équipage d'à côté que se manifeste une mutinerie. Les voilà qui sortent. La vie à bord avec les mêmes personnes peuvent créer des tensions. Je la vois les larmes aux yeux. Elle craque et ne peut plus les supporter en cette fin de matinée. Un échange se fait, et elle monte à bord de notre bateau. Nous levons l'ancre, cap sur Loctudy.
Nous sommes bon dernier de la flotte. La bonne humeur est là. Nous rions, nous chantons, nous charrions. Tous se mettent en valeurs. Pourquoi? Parce qu'elle attire tous notre attention...
Mais la météo commence à être moins clémente. Le vent forcit. Des rafales sont plus violentes. L'écume se met à virevolter dans l'air. Le bateau brise des vagues de plus en plus creuses. Les grains rendent la visu bien trop courte. Nous ne voyons plus la flotte. Nous sommes seuls. l'angoisse s'installe, l'intello donne ses ordres en tant que bon capitaine de bord. Sécurité avant tout. Il faut réduire la voilure. Alors nous prenons un puis deux riz, bousculés par les vagues. Nous résistons sur la barre et battons notre record de vitesse, mais aucune joie ne s'en suit. Nous nous taisons, assis dans le cockpit. Cachés sous nos cirés, nous écoutons la baume sifflé et la dérive vibré. Lorsque l'intello se fit entendre malgré le vent: " Il faut aller affaler le foc et gréer le solent " . Tous nous regardons la proue du bateau percuté les vagues de pleins fouet. L'avant du bateau s'enfonce dans les vagues, l'eau coule le long du bateau et ruisseler dans le cockpit. Un instant d'hésitation...
Je sors le gros sac du solent. Me cramponne sur la ligne de vie et avance avec mon sac jusqu'à l'avant du bateau. De haut en bas, de gauche a droite, secoué j'arrive à attacher le sac. La drisse du foc est enlevé du taquet. Je détache le foc au pied de l'étai. Puis mousqueton après mousqueton j'attache le solent à l'étai. Lorsque une vague vient percuté le bateau de tribords. L'inertie du bateau vient briser la lame. Mais le reste de la vague vient s'écrouler sur moi et me pousse contre les chandeliers bâbord. Je rattrape l'écoute de foc et me hisse tant bien que mal dans ma position initiale. Alors j'enclenche le dernier mousqueton. Je fais signe à mes équipiers d'affaler le foc. La drisse descend, je range mousqueton après mousqueton le foc dans son sac. Je détache le noeud de chaise au point d'écoute. "Surtout ne pas lâcher la drisse" disait le manuel du bon marin des glénans. Ce manuel qui montre par ses dessins une manoeuvre parfaite: deux équipiers qui l'un à genoux qui range le foc dans le sac et l'autre qui attache la drisse au solent. Je suis seul, à genoux avec le foc entre les jambes, bousculer par les vagues, le bateau qui tangue et qui gîte, et avec la drisse dans une main et le point de drisse du solent dans l'autre. J'arrive enfin à faire le noeud de chaise. Je me lève avant qu'une autre vague vienne me percuter. Prends le sac et rejoins le cockpit. Le foc est hissé, je suis trempé...
Je rentre dans le carré pour me changer. Mon jean est une éponge, mes chaussettes sentent l'algue et mon pull ne séchera que dans deux jours. Une voix m'appelle. Je me retourne et je me retrouve face à elle. Je n'ose la regarder dans les yeux. Elle me demande si je vais bien. Je l'a rassure et elle ressort.
J'ai le coeur qui bat à cent à l'heure, mais ce n'est pas à cause de ma manoeuvre...
Je ressort avec un nouveau jean, mais sans chaussettes seulement mes bateaux. J'ai remis mon K-way trempé. Je m'installe entre elle et l'intello. Le silence à nouveau se fait. L'air glisse sous mon anorak, ma peau humide frissonne. J'ai froid. Je claques des dents. Soudain une source de chaleur s'installe entre mes mains. Douce et rassurante, elle semble éphémère. Mais elle est bien présente. Elle me prit la main, mon coeur à nouveau s'affole mais elle m'apaise et me réchauffe. Le vent n' hurle plus, l'eau ne me gifle plus, je ne sens plus rien, juste cette main. Elle frissonne à son tour, je veux la rassurer et la recouvre de mes bras pour la réchauffer, la protéger. La tempête fait rage dehors. Mais j'ai prié qu'elle nous ralentisse le plus longtemps possible...
La nuit est tombée. Nous arrivons au port. Nous sommes fatigués et trempés, je dois perdre la main apaisante de celle qui a su me rendre muet. Les pare-battage sont installés. nous approchons du quai. Le bateau est amarré. Tout semble chaotique, plus d'eau qui pique mon visage, plus de vent qui giflent mes joues, plus cette présence chaude et rassurante aux creux de mes bras. Je la vois s'éloigner sur le quai...
Le lendemain, elle aura oublié; aujourd'hui elle ne sait plus...
Tous les marins ont leur ange gardien... Aujourd'hui je prie Poseïdon de créer à nouveau en moi cette tempête.. Pour qu'elle apaise à nouveau mon coeur affolé, mon coeur noyé dans ses chagrins oubliés...

